Dans sa demande d'asile politique en
France, Agathe Habyarimana se présente comme une veuve emportée dans les
tourbillons de l'histoire. De lourds soupçons pèsent sur l'ex-femme du
président rwandais assassiné, considérée comme l'inspiratrice du génocide.
Décision sur ce cas embarrassant aujourd'hui.
Qui donc est cette femme ? Agathe
Kanziga, veuve Habyarimana, a-t-elle été, sinon le cerveau, du moins
l'inspiratrice du génocide de 1994 au Rwanda ? Ou n'est-elle qu'une pauvre
veuve, une bigote dame patronnesse, emportée par les tourbillons de
l'Histoire, comme elle le prétend ? Treize ans après, Agathe Habyarimana
reste l'une des énigmes les plus troublantes de la tragédie rwandaise.
Le 6 avril 1994, à 20 h 30, l'avion de
Juvénal Habyarimana, le président hutu, est abattu par deux missiles et
s'écrase dans le jardin de sa propre résidence, sous les yeux de sa femme et
de ses enfants. Aussitôt après débute le génocide dans lequel périrent 800
000 Tutsis et opposants hutus. Trois mois plus tard, les rebelles tutsis du
Front patriotique rwandais de Paul Kagamé, l'ennemi juré d'Habyarimana,
s'emparent de Kigali et mettent fin au génocide.
Et Agathe, dans tout ça ? Pour tous les
spécialistes et historiens du Rwanda, cette femme était l'âme damnée de
l'Akazu (1), une structure occulte de Hutus du Nord, prête à tout pour
assurer l'emprise mafieuse de la belle-famille sur Juvénal Habyarimana.
C'est l'Akazu qui aurait installé ses hommes partout, dans l'armée,
l'administration, financé les milices hutues extrémistes (Interahamwe) et
les «médias de la haine», bref préparé le terrain au génocide. On est allé
jusqu'à accuser Agathe d'avoir fait tuer son mari, parce qu'il s'apprêtait
soi-disant à la quitter et qu'il cédait trop à Kagamé.
Pourquoi alors, l'armée française
l'a-t-elle exfiltrée avec ses enfants dès le 9 avril, trois jours après le
début des massacres, dans le cadre de l'opération Amaryllis ? Pourquoi
a-t-elle pu vivre en France en toute quiétude ?
Réclamée par les autorités rwandaises
Les «pourquoi» sont sans fin dans le
«cas» Agathe. Pourquoi cette femme a-t-elle été jusqu'à présent épargnée par
la justice ? Le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) ne l'a
pas inculpée. Les autorités rwandaises, qui la réclament, n'ont pas effectué
de démarche pour obtenir son extradition, qui serait de toute façon refusée
par Paris, car la peine de mort est en vigueur au Rwanda. Il aura fallu
attendre mardi pour qu'une plainte pour «complicité de génocide et de crimes
contre l'humanité» soit déposée contre elle au tribunal d'Evry ( Libération
d'hier).
Longtemps, «Madame», comme l'appellent
ses proches, a vécu en toute illégalité dans son pavillon de Courcouronnes.
Mais, en demandant l'asile politique, la sans-papiers la moins inquiétée de
France a peut-être amorcé le début de sa chute. La Commission de recours des
réfugiés doit se prononcer aujourd'hui. Soit elle se voit accorder l'asile
et c'est le scandale assuré, sans compter les prévisibles représailles de
Kigali, qui a déjà rompu toute relation diplomatique avec la France en
novembre après la publication de l'enquête du juge Bruguière, accusant Paul
Kagamé d'avoir abattu l'avion de Habyarimana et provoqué le génocide. Soit
elle est exclue du droit d'asile, en raison des présomptions de «complicité
de génocide» qui pèsent sur elle et, dans ce cas, il va falloir expliquer
pourquoi elle a pu passer autant de temps ici. Et surtout, lui trouver
rapidement un pays d'accueil et l'on voit mal qui voudrait de ce cadeau
empoisonné...
La Commission de recours des réfugiés
siège au rez-de-chaussée d'un anonyme bâtiment de Montreuil. Le 25 janvier,
cette modeste juridiction s'est transformée en Nuremberg miniature. Agathe
Habyarimana, venue y réclamer des papiers, s'est retrouvée en position
d'accusée. Etonnant spectacle que celui de cette dame de 63 ans, en robe
beige rayée afro-chic, les cheveux en chignon, accrochée à son sac à main
comme à un viatique. Les yeux fixent le plafond, comme les martyrs des
images pieuses. Parfois, s'en échappe un éclair glaçant, vite réprimé.
Elle encaisse, sans broncher,
l'impitoyable exposé du rapporteur de la Commission. Il cite l'acte
d'accusation de son frère Protais Zigiranyirazo (alias «Monsieur Z.»), en
cours de jugement au TPIR pour «génocide», et dans lequel elle est gravement
mise en cause. Le rapporteur évoque son rôle dans l'assassinat d'Agathe
Uwiligiyimana le Premier ministre d'opposition, massacrée par la garde
présidentielle et dans celui du personnel d'encadrement tutsi de
l'orphelinat Sainte-Agathe, qu'elle patronnait. Il insiste sur son rôle dans
le déclenchement des massacres et ses contacts, une fois en France, avec le
gouvernement intérimaire, qui a mis en oeuvre le génocide. Il conclut : «Il
y a des raisons sérieuses de penser qu'elle s'est rendue coupable de crimes
contre l'humanité.» La représentante de l'Ofpra, l'Office français de
protection des réfugiés et apatrides, enfonce le clou, rappelle ses
contradictions, cite l'entretien, dans lequel elle préfère parler de «guerre
civile interethnique» que de génocide. Le public, qui lui est presque
entièrement acquis, se rembrunit. L'atmosphère devient irrespirable, des
gestes de menaces sont esquissés.
Les deux avocats d'Agathe Kanziga
tentent de sauver les meubles. Me Jean-Marc Florand insiste : si cette femme
est coupable de tout cela, pourquoi n'a-t-elle jamais été poursuivie ? Il
revient sans cesse à l'enquête de Bruguière, qui fait de Kagamé le
responsable du génocide puisque le coupable de l'attentat du 6 avril.
Florand appuie là où ça fait mal : «Qui cherche-t-on à salir, sinon la
France ?» Me Philippe Meilhac s'appuie sur les failles de l'argumentaire de
l'Ofpra : tel témoignage a, depuis, été invalidé, tel témoin est revenu sur
ses déclarations, l'acte d'accusation de Protais Z. est caduc, etc.
«Mensonges» et «calomnies»
Mais ces efforts sont annihilés par la
désastreuse comparution d'Agathe, qui nie tout en bloc : des «mensonges»,
des «calomnies», ourdis par l'opposition et relayés par des journalistes et
des chercheurs vendus, à tel point qu'on se demande si elle a été la femme
du Président Habyarimana et si elle vivait au Rwanda. Elle n'écoutait pas la
radio, ne savait rien de ce qui se passait dehors. Elle se contentait de
tenir son foyer, d'élever les enfants et de jardiner...
A l'en croire, le Rwanda était un
paradis jusqu'à l'irruption des rebelles du FPR à l'automne 1990 : à
plusieurs reprises, elle se tourne vers ses «gens», en proposant au
président de la Commission de les faire témoigner. Elle accuse les employés
de l'Ofpra de mentir, mais, quand on lui demande ce qu'elle pense du
génocide, elle répond : «Je ne nie pas vraiment cette tragédie rwandaise.
J'ai perdu moi-même beaucoup de membres de ma famille.» Plus loin, elle
explique : «Vous parlez seulement du génocide des Tutsis, pas de celui des
Hutus», dont «6 millions» seraient morts.
Parfois, elle ergote sur les détails :
qu'est-ce qui prouve que la garde présidentielle a tué les employés de
l'orphelinat ? Quelle était la couleur du treillis des assassins ? Son seul
moment d'émotion est celui où elle évoque la mort de son mari. «Quand vous
avez des morts dans votre salon, vous organisez des réunions où ?»
s'énerve-t-elle pour couper court. A la fin, un assesseur résume le
sentiment général : «Vous ne me persuadez pas. Vous êtes trop angélique
devant nous pour être crue.»
Meurtrie par cette audience, Agathe
Kanziga a compris qu'il lui fallait désormais communiquer. On la retrouve
deux semaines plus tard dans les luxueux bureaux de son avocat, boulevard
Malesherbes, encadrée de deux de ses fils, Léon et Jean-Luc. Deux jeunes
hommes affables et bien mis, qui prennent souvent les devants comme pour
prévenir une bourde. Ils n'ont pourtant rien à craindre, Agathe ne lâche
rien. Elle chipote sur le génocide, tourne autour du mot pour ne pas le
prononcer. Les massacres n'ont pas été préparés : «Si on n'avait pas tué le
Président [Habyarimana], il n'y aurait pas eu tant de morts car les Rwandais
savaient qu'il était le seul garant de la paix. Il savait calmer les gens.»
La conclusion s'impose d'elle-même : puisque le génocide n'était pas
planifié, qu'il s'agissait d'une réaction spontanée de la population, tout
ce qui s'est passé avant, la formation des milices Interahamwe, la
propagande raciste, les massacres à «petite» échelle de 1990 à 1994, tout
cela n'a aucune importance.
«Elle a le diable au corps»
Cette femme a l'air naïve, elle est
d'autant plus redoutablement intelligente. Elle sait qu'il n'y a quasiment
pas de preuves matérielles contre elle, seulement des connexions, des
relations, des fréquentations, des témoignages oraux. Comme ces propos tenus
par François Mitterrand, à Jean-Hervé Bradol, président de MSF, en juin 1994
à l'Elysée : «Elle a le diable au corps, elle veut faire des appels publics
à la continuation des massacres.» Et Mitterrand d'ajouter qu'il avait fait
en sorte qu'elle ne puisse pas parler sur les radios.
Elle soupire : «Tous ces mensonges,
cela me ronge le coeur.» Agathe Kanziga se voit comme une victime, la seule
même. La preuve, les autorités rwandaises ont confisqué les indemnités
d'assurance de l'avion dans lequel est mort son mari : 2,3 millions de
dollars dont elle revendique la moitié. Elle se dit sur la paille, nie avoir
perçu 200 000 francs des autorités françaises à son arrivée, comme l'avait
révélé Libération (18 mai 1994) et comme l'a reconnu le ministère de la
Coopération. Tout au plus, la France a-t-elle payé la note d'hôtel et des
matelas pour équiper son appartement. Aujourd'hui, elle habite un pavillon
évalué à 1 million d'euros, selon l'hebdomadaire Backchich. Léon et Jean-Luc
ne veulent pas parler de leur activité professionnelle. De l'argent, il y en
a eu suffisamment pour s'offrir les services du sulfureux Paul Barril,
l'ex-gendarme de Mitterrand, et ceux de Me Florand, un ancien associé de
Jacques Vergès, vers qui l'a orienté le président gabonais Omar Bongo
lorsqu'elle a demandé l'asile.
Pourquoi, d'ailleurs, avoir voulu
régulariser sa situation si tard ? «J'attendais que tous mes enfants
obtiennent l'asile», explique-t-elle. L'examen attentif du calendrier en dit
plus. Elle a déposé sa demande d'asile en juin 2004, trois mois après la
uite dans le Monde des premières conclusions de l'enquête du juge
Bruguière. Ce rapport , parce qu'il accable Kagamé, lui paraît sans doute
une carte maîtresse. Mais l'Ofpra, non plus, n'est pas clair. Après avoir
fait interroger Agathe Kanziga, l'Office de protection des réfugiés se mure
dans un silence gêné. Les avocats saisissent la Commission de recours, qui
finit par fixer une audience le 25 janvier 2007. Sortant alors de sa
torpeur, l'Ofpra publie le 19 décembre une note accablante et, le 4 janvier,
exclut la requérante du droit d'asile. Comme s'il s'était agi de passer au
plus vite la patate chaude. Le procureur du TPIR tient en effet encore douze
actes d'accusation sous scellés : il a jusqu'à la mi-2007 pour les rendre
publics. Une demande d'arrestation d'Agathe Habyarimana serait du plus
mauvais effet pour la France si elle y résidait encore.
(1) La «petite maison» en kyniarwanda.
Christophe Mfizi, témoin-expert auprès du TPIR, préfère à cette appellation
celle de «Réseau Zéro».