TROP DE PSYS
La scientologie a au moins le mérite de nous faire voir à quel
point l’antique « Connais-toi toi-même » est la plus grosse bêtise jamais
proférée. S’il est louable de pouvoir s’évaluer face à l’adversité de la vie,
il l’est encore plus d’évaluer l’adversité elle-même. Dire à une gazelle qu’en
s’analysant, elle va s’en porter mieux est une erreur meurtrière. La gazelle a
mieux à faire d’analyser les lions et tout ce qui rôde comme prédateur dans la
savane si elle veut vivre une heure de plus. En dehors des cas de traumatisme
profond où la personne est un danger immédiat pour elle-même ou pour la
société, la voie de l’introspection est celle de la schizophrénie. L’être
humain est un être social, ses problèmes viennent essentiellement du monde qui
l’entoure et non de lui-même.
J’ai pris la liberté de nommer « principe de causalité
compulsive sur l’inéluctable » cet état d’esprit qui pousse à renforcer ce qui
est subit, à être du côté du manche quoi qu’il arrive, y compris, et même
surtout, en tant que victime. Il est plus facile de s’envisager comme le point
central du monde que comme un simple élément du chaos universel. Il est plus
rassurant de croire que les choses partent de soi parce qu’on peut opérer sur
soi-même alors que sur l’extérieur, c’est une autre affaire ! L’enfant qui
culpabilise en croyant que c’est de sa faute si sa mère vient de trouver la
mort dans un accident cherche d’abord à se rassurer. Eh bien, non ! Il n’y est
absolument pour rien, et c’est ça qui est insupportable. D’autres événements
au moins aussi douloureux pourront se produire sans qu’il puisse y faire quoi
que ce soit. Ce refus d’affronter le chaos universel produit la solution qui
consiste à être ce que j’appelle « compulsivement cause sur l’inéluctable », à
croire que tout dépend de soi, que l’on est forcément pour quelque chose sur
ce qui arrive, car il suffira de se changer soi-même pour que les choses
aillent mieux. Ce qui m’arrive, je l’ai mérité parce que na na na na na…
Est-ce que le monde a mérité un monstre d’une méchanceté aussi incroyable que
L. Ron Hubbard ? Certainement pas. Personne ne mérite un tel prince de la
guerre. Il y a certes des fautes antérieures mais elles ont une incidence
minime par rapport à l’absence de gestion du chaos. Un phénomène comme la
scientologie aurait pu être évité si une police mondiale des sectes avait
existé. Après Hitler, on a créé l’ONU. Le « machin », comme disait De Gaulle,
vaut ce qu’il vaut, mais il représente un espoir de solution face au fléau des
guerres. Espérons qu’après la scientologie, on créera une sorte d’ONU contre
les sectes dangereuses.
Une autre leçon à tirer de la scientologie, c’est l’abus
d’introspection : trop de psys, trop de psychanalystes, trop de psychologues,
trop de psychothérapeutes, trop de « Connais-toi toi-même », trop d’éleveurs
de viande à gourou. Tout cela, il va falloir s’en débarrasser. La psychiatrie
est une médecine. Une médecine administrée à des gens bien portants les rend
malades. La psychiatrie a sa place dans les centres médicaux, pas en tant que
drogue mentale pour faire des surhommes et découvrir de nouveaux mondes. Il
faut en finir avec les soi-disant prodigieuses victoires de la psychanalyse.
C’était un rêve, ou plutôt, un cauchemar ! Si les Etats-Unis d’Amérique sont
actuellement les plus grands fabricants de sectes, ce n’est pas pour des
raisons constitutives et historiques mais parce qu’ils sont devenus le pays
des psys. Déboulonnons les statues de Freud et de ses successeurs (Lacan,
Dolto, etc.), et remisons-les à l’hôpital d’où elles n’auraient jamais dû
sortir. Sortons les psys de nos vies, de nos écoles et surtout de nos
entreprises. N’acceptons plus le moindre test d’introspection réalisé en
dehors des voies médicales. Pourquoi ? Parce que c’est dangereux, parce que ça
rend malade en plus d’asservir cyniquement. Etes-vous docteur en psychiatrie
pour poser ce genre de question ? Est-ce que vous faites vos consultations
selon les normes de l’éthique médicale ? Avez-vous prêté le serment
d’Hippocrate ? Non. Alors arrêtez de faire n’importe quoi en détournant de la
psychiatrie frelatée et en l’administrant à tort et à travers. Allez vendre
votre drogue mentale ailleurs, on a cessé d’être « accro ».
De l’introspection à l’introversion, il n’y a qu’un pas qui est
vite franchi. « T’es qui ? » est la formulation de base de l’agression
verbale. Il s’agit de tourner l’attention de la personne sur elle-même, de
l’« introvertir ». Une fois qu’elle a donné les verges pour se faire fouetter,
elle n’est plus rien, elle peut être détruite. Qui suis-je ? d’où viens-je ?
où vais-je ? dans quel état j’erre ? sont des questions auxquelles personne
n’a jamais répondu de façon convaincante. Cela appartient au non-savoir.
Demander à quelqu’un de s’exprimer sur ce qui relève du non-savoir, c’est se
moquer de lui. Je me souviens du prof de philo qui m’a fait échouer de trois
points sur quatre cents (la rage !) au baccalauréat en m’interrogeant sur
« Qu’est-ce que la liberté ? » Le gars était probablement franc-maçon pour
avoir la moindre certitude sur un tel sujet. A l’époque, j’étais simplement
honnête en disant que je ne savais pas. Je ne sais d’ailleurs toujours pas ce
qu’est la liberté. Par contre, j’ai appris depuis que j’avais raison de dire
que je ne savais pas car cela fait partie du non-savoir. Entre le « Ferme ta
gueule ! » de la tyrannie et le « Cause toujours… » de la démocratie, où est
la liberté ? Personne n’en sait rien. Tout ce qu’on voit, c’est que chacun se
dépatouille comme il peut dans le chaos universel.
Refusons l’introversion. Même si les « psy show », « reality
show » et autres « loft story » sont à la mode, ne portons pas notre attention
sur les nombrils et portons-la sur le monde. Lorsqu’un journaliste conduit un
entretien, il estime nécessaire de le centrer sur la personne au lieu de
traiter du sujet. C’est pourquoi les journalistes bénéficient de peu d’estime.
Espérons qu’ils changeront et qu’ils traiteront des sujets sans plus « introvertir »
leurs interlocuteurs. Le « T’es qui ? » des journalistes actuels est plus
raffiné que celui des voyous sans stylo et sans micro mais l’agression verbale
est au moins aussi violente. Personne n’a à s’excuser d’exister. Les seuls qui
s’en sortent à ce jeu sont les plus gros menteurs.
Qu’avons-nous appris avec les tests qu’on nous oblige à subir ?
Nous avons appris à tricher, à répondre comme il faut avec la tête qu’il faut
à des questions imbéciles. Nous sommes devenus des menteurs professionnels.
C’est surtout aux tests d’intelligence que nous avons appris à mentir. Non pas
pour passer pour plus intelligents que nous le sommes, car les gens
intelligents ne sont pas pris, mais pour être classés dans le créneau des
médiocres que l’on peut employer sans risquer de les voir un jour prendre sa
place. Pourquoi continuer dans ce malaise ? A quoi sert-il de faire passer des
épreuves où ne réussissent que les tricheurs ? Oui mais, me direz-vous, les
psys ont compris que c’était les tricheurs qui passaient le mieux les tests et
ils en tiennent compte. Vous croyez que les tricheurs n’ont pas toujours une
longueur d’avance ? et qu’ils ne tiennent pas compte de ce dont les psys
tiennent nouvellement compte ? Arrêtons ce cirque et virons les psys.
Les tests psys sont des détecteurs de mensonge moins
performants que les tests à l’électromètre de la scientologie mais il s’agit
de la même paranoïa : la hantise de la conspiration, de la prise du pouvoir.
Les entretiens psychologiques des entreprises sont plus primaires mais
identiques dans leur principe aux interrogatoires de sécurité de la
scientologie. Que s’est-il passé en scientologie ? qui a finalement pris le
pouvoir après la mort de Hubbard ? Les scientologues les mieux entraînés à
mentir aux interrogatoires de sécurité les plus poussés. Ceux qui avaient le
mieux appris à mentir à l’électromètre quelles que soient les circonstances
sont maintenant aux postes de commande. Le plus gros de tous les menteurs
étant David Miscavige. C’est normal puisqu’il succède à Hubbard. C’est ça que
nous voulons avec nos tests psys ? C’est ça que nous voulons voir à la tête de
nos entreprises ? La seule différence qu’il y a entre le déshabillage
psychologique complet effectué par les actuels recruteurs et l’interrogatoire
de sécurité à l’électromètre avec plusieurs personnes qui utilisent la
violence verbale et tout ce qui peut déstabiliser, c’est que les psys ont une
technologie moins avancée. On tolère les crimes des psys parce que chacun se
dit : je suis assez malin pour arriver à les blouser, je ne suis donc pas
concerné. Avec Hitler, on se disait : je ne suis pas juif. On voit où cela a
mené.
Les psys ne sont pas seulement la secte qui domine
spirituellement, l’« Eglise officielle » d’aujourd’hui, ils sont la porte
d’entrée des autres sectes dangereuses. Au premier rang des sectes dangereuses
il y a la secte psy, celle qui a pris le pouvoir « religieux », celle qui
sacre nos « rois », qui distribue l’« hostie » ou qui « excommunie ». Ensuite
viennent les autres sectes dangereuses qui convoitent sa place, dont la
scientologie.
Qu’elle soit officieuse ou officielle, il y a toujours une
religion d’Etat, une philosophie dominante. Aujourd’hui, lorsqu’il y a un
drame quelque part, on n’envoie plus de prêtre consoler les affligés mais des
psys. Demain, on enverra peut-être des ministres scientologues. Les psys sont
les actuels curés. En tant que religion officieuse la psychologie n’a ni les
obligations ni les comptes à rendre d’une religion officielle, elle peut se
permettre d’être largement plus tyrannique sans perdre forcément beaucoup de
son crédit.
Je ne suis pas contre les sectes. Il y en a de bonnes et elles
sont indispensables. Les bonnes sectes s’occupent généralement d’extraversion
plutôt que d’introversion. Le club de football local est une bonne secte, tant
qu’il ne tourne pas à la horde de supporteurs ivres de bière et de violence.
Les bonnes sectes peuvent aussi dégénérer. Les psys ne sont pas seulement une
secte dangereuse parce qu’ils sont tournés vers l’introversion (on peut avoir
une bonne secte d’introversion, ce n’est donc pas le seul critère) mais parce
qu’ils en abusent. Imaginez que la secte des gynécologues prennent le pouvoir
dans l’avenir. C’est possible. Avec le développement de la génétique, ils
auront un pouvoir considérable et ils seront tentés d’en abuser. Il faudra
alors les ramener à leur place. De même, il faut ramener les psys à la place
qui est la leur. Lorsque je vois un psychiatre dans l’émission « Loft story »,
j’ai envie de hurler : mais qu’est-ce qu’il fait là ? D’autres psychiatres
habitués des plateaux télévisés avaient refusé de participer à cette émission,
c’était leur devoir, mais il y en a toujours qui doivent être remis à leur
place. Je n’ai rien contre « Loft story », ce n’est pas pire que d’autres
choses ; mais un psychiatre dans « Loft story », c’est intolérable. Cet
énergumène devrait être interdit d’exercice de la médecine à vie. Encore une
fois, la psychiatrie est une médecine : un psychiatre ne doit pas compromettre
son art dans un spectacle qui n’a rien à voir avec une émission médicale. Je
ne parle même pas de la psychologue qui l’accompagnait parce que je ne
reconnais pas ces praticiens illégaux, ces mercenaires criminels qui ont trahi
d’entrée de jeu la psychiatrie, et dont il faut simplement se débarrasser.
Une secte devient dangereuse lorsqu’elle commence à se mêler de
tout, à tout régenter, à verser dans le totalitarisme. Cela se fait
progressivement. Il faut y mettre le holà dès que cela dérape. La mission des
experts psychiatres est une bonne occasion de dérapage. On voit trop de
rapports ahurissants où la psychiatrie n’est qu’un faire-valoir. Ces rapports
sont longs, comme si l’expert devait justifier ses honoraires à coup de
logorrhée. A quoi servent ces pages de littérature pour dire si c’est ceci ou
cela ? Les autres experts médicaux ne délayent pas leurs diagnostics dans
autant de lignes. S’il veut rester dans le cadre de sa mission, un expert
psychiatre n’a pas forcément besoin de plus de trois phrases. Il est médecin,
pas littérateur. Une copie des rapports d’expertise psychiatrique devrait être
communiquée systématiquement à une commission de contrôle. Avec un personnage
comme Hubbard qui passait d’une lettre de règlement sur la façon de laver une
voiture à une autre sur celle de gouverner le monde, on a maintenant de bonnes
références sur l’expansion verbale caractéristique des gourous, et donc aussi
sur ce qu’un psychiatre doit éviter.