La réelle
fonction du père
Dans un contexte social où de
plus en plus de pères veulent s’impliquer dans l’éducation de leurs
enfants, il serait peut-être bon de se poser la question : « En quoi
consiste réellement la fonction paternelle ? » En quoi sa fonction
est-elle complémentaire, et non similaire, à la fonction maternelle ?
Quelle est la mission réelle du père ? Voici quelques éléments de
réflexion que j’ai glanés au cours de mes lectures et de ma vie de père
et qui m’ont servi à écrire le chapitre
Un père, pour quoi faire ?[i]
Il existe une différence
fondamentale entre rôle sexuel et fonction sexuelle. En résumé, le rôle
désigne des comportements, des actes ou des attitudes conscientes,
volontaires, concrètes, interchangeables et relatifs comme les tâches
ménagères ou de pourvoyeurs. Ces rôles évoluent au gré du temps et des
modes et peuvent être indifféremment remplis par la mère ou le père
(identité de genre). La fonction est à l’inverse des rôles car celle-ci
est inconsciente, psychologique (non volontaire), unique, spécifique et
absolue (identité sexuée). Aucune mère, malgré sa bonne volonté, ne peut
remplir la fonction paternelle ; elle ne peut remplir que « sa »
fonction maternelle. Et vice versa !
La fonction maternelle est
d’abord une fonction de matrice, de source nourricière, d’enveloppe, de
réceptacle de vie, de rétention. La mère représente l’abri, la sécurité,
la protection, la chaleur, l’affection, la fusion, la compréhension… La
mère représente l’amour. La fonction du père en est une de séparation,
d’expulsion du sein maternel, de distinction, de différenciation. Le
père doit éduquer ses enfants dans le sens étymologique du mot «
educare » : faire sortir, tirer dehors,
conduire au-dehors avec soin.
La fonction du père est de
séparer l’enfant de la mère. Il doit s’interposer entre la mère et
l’enfant pour permettre à l’enfant de développer son identité en dehors
de la symbiose maternelle et rappeler à la mère qu’elle est aussi une
femme, une amante, un être de plaisir, non seulement un être de devoir
généreux. Si la mère représente l’amour fusionnel, le père représente
les limites, les frontières, la séparation psychologique.
L’enfant a besoin de sentir
toute l’attention de la mère pour découvrir sa puissance. Mais il a
aussi besoin des interdits de son père pour connaître ses limites et
apprendre à faire attention aux autres. L’enfant apprend, par sa mère,
qu’il est au centre de l’univers, de son univers ; il doit apprendre,
par son père, qu’il existe d’autres univers avec lesquels il devra
collaborer pour survivre et s’épanouir. L’enfant doit apprendre à se
situer à mi-chemin entre l’attitude du chat et du chien. Le chat se
croit le maître en voyant tout ce que son « esclave » fait pour lui,
alors que le chien perçoit son propriétaire comme son maître parce qu’il
est capable de tout faire pour lui.
D’après les psychologues, la
fonction paternelle se manifeste dans cinq secteurs précis :
1.
La protection. Auparavant, grâce à sa force physique, cette
protection était surtout limitée aux dangers physiques extérieurs :
l’homme des cavernes devait protéger les siens de prédateurs de toutes
sortes. L’homme du XXIe siècle sera de plus
en plus appelé à assurer, en plus, une sécurité émotive non seulement
pour ses enfants, mais aussi pour sa femme (c’est d’ailleurs là l’une
des principales demandes de la femme moderne). Sa femme et ses enfants
veulent pouvoir compter sur lui. Pour ce faire, il doit évidemment être
présent, physiquement et psychologiquement, et être valorisé dans cette
fonction.
2. L’éducation.
Le père
doit faciliter à ses enfants l’apprentissage du contrôle de soi ; il
doit leur apprendre à renoncer à la satisfaction immédiate de ses
besoins et désirs ; il doit leur apprendre la patience. Il doit surtout
les aider à canaliser leur agressivité vers une expression positive et
constructive de celle-ci. Il est évident que, ce faisant, il apprend lui
aussi à mieux gérer ses propres besoins et sa propre agressivité. Mais
n’est-ce pas en enseignant qu’on apprend à enseigner ?
3.
L’initiation.
Le père
a aussi comme fonction d’humaniser l’enfant à la frustration et au
manque afin de pouvoir l’intégrer dans le monde adulte et le monde
social, comme cela se faisait dans les rituels initiatiques des tribus
dites « primitives ». Le père initie l’enfant aux règles de la société,
sinon aucune vie sociale n’est possible. La démission du père à ce
niveau est probablement en grande partie responsable de l’augmentation
croissante de la délinquance juvénile. Les enfants deviennent
délinquants parce qu’ils continuent de croire que tout leur est dû et
que les autres sont à leur service (comme l’était maman).
4.
La séparation.
La femme
moderne demande à l’homme du XXIe siècle de
l’accompagner dans toutes les étapes de la grossesse, de l’accouchement
et des soins de l’enfant et je crois que cet accompagnement constitue
une excellente façon de développer le sens de la paternité. Mais,
j’insiste pour réaffirmer que la fonction du père est de séparer
l’enfant de la mère et la mère de l’enfant et non pas de former une «
sainte trinité » où chacun perd son identité. Ainsi, le père permet la
survie et l’épanouissement de l’enfant ; ainsi, l’homme permet la survie
et l’épanouissement de la femme qui existe dans la mère.
5.
La filiation. Peu importe le
nom de famille donné à l’enfant, celui-ci a besoin de savoir qu’il a un
père et qui est ce père. Il a aussi besoin de savoir qu’il s’inscrit
dans une lignée qui possède une histoire. Il a besoin de se sentir relié
à l’humanité, qu’il fait partie de la grande famille humaine.
Traditionnellement, la filiation était patrilinéaire ; elle assurait au
père qu’il avait un fils ou une fille et elle assurait à l’enfant, fille
ou fils, qu’il avait bien un père, ce père.
La maternité ne fait pas de
doute : la mère sait que c’est « son » enfant parce qu’elle l’a porté.
La paternité, elle, doit parfois être prouvée et c’est la raison
principale pour laquelle, ne l’oublions pas, la filiation patrilinéaire
et la monogamie se sont développées. L’homme peut ainsi être assuré
qu’il est vraiment le père de ses enfants et qu’il peut consacrer ses
ressources, sa force de travail et son affection à leur survie et leur
développement. C’est une attitude extrêmement paranoïde de croire que
les hommes ont inventé ces institutions pour asservir les femmes. Ils
l’ont fait pour protéger leurs droits, leur paternité, ce qui m’apparaît
un mobile tout à fait légitime. Sinon, l’homme serait encore plus
esclave de la femme en ce sens que sa fonction serait réduite à son rôle
de pourvoyeur : améliorer les conditions de vie de n’importe quel enfant
et il devrait probablement prendre en charge de nombreux enfants qui ne
sont pas les siens[ii].
Déjà, en juillet 1966,
Margaret Mead proposait dans un article de
Redbook le mariage en
deux étapes. La première consistait en un lien légal sans véritable
engagement et sans conséquences advenant un divorce : le mariage
individuel ou amoureux. La deuxième étape légalisait la relation à long
terme avec des garanties concernant les enfants en cas de divorce : le
mariage parental. Ce mariage unirait les partenaires à vie. La première
étape a donné naissance au foisonnement des unions libres des années 70
et 80. Mais la deuxième étape n’a jamais pris forme. Les enfants n’ont
aucune garantie que leurs droits seront respectés dans le cas de
divorce. Les mariages basés sur le sentimentalisme, le non-engagement et
l’absence de sens pratique responsable deviennent évidemment explosifs
et traumatisants pour toutes les parties en cause au moment du divorce,
et les enfants sont souvent l’enjeu des disputes entre ex-amants.
Les
alternatives du père
Devant la situation actuelle,
l’homme devenu père se trouve face à une alternative que l’on peut
présenter de différentes façons :
1. Il délègue toutes ses
responsabilités à la mère et lui laisse tout le pouvoir ou bien il
s’approprie la partie du pouvoir qui lui revient et fait partie
intégrante du triangle familial.
2. Il reste le pourvoyeur de
nourriture qu’il a été depuis le début de l’humanité ou bien il
s’implique en plus au plan relationnel et émotif pour éviter d’être le
père manquant à l’origine des enfants manqués (Guy Corneau) parce qu’ils
ont eu trop de mère et pas assez de père.
3. Il démissionne et ne sert
que d’épouvantail au service de la mère ou bien il se tient debout et se
bat pour remplir sa fonction de père.
Comme l’a si bien fait
ressortir le sociologue québécois Germain Dulac[iii],
les études faites sur la paternité l’ont été autour des quatre
paradigmes négatifs suivants : la passivité, l’absence, la violence et
l’abus. On s’est plutôt penché sur les conséquences de l’absence ou de
la passivité du père et sur les effets négatifs des abus paternels de
pouvoir plutôt que chercher à étudier la paternité pour elle-même, ses
caractéristiques intrinsèques, ses apports à l’éducation et l’évolution
des enfants ou les façons de mieux l’exercer.
Il serait temps que le
discours des pères – et partant celui des hommes – soit enfin entendu
pour ce qu’il est : une réelle volonté de participer à l’éducation des
enfants et à l’évolution de l’humanité.
Yvon
Dallaire, M. Ps.
Psychologue et auteur
www.yvondallaire.com