Remarque préliminaire
Puisqu'il s'agit ici
de contribution à la coopération interdisciplinaire entre les
professionnels juridiques et psychosociaux, où l'auteur appartient au
second groupe, le professionnel juridique a d’abord été amené à se
familiariser avec le mode de pensée psychologique et la forme abrégée de
la théorie psychosociale. Toutefois, celui qui n'est intéressé qu'à
l'aspect pratique de la coopération ordonnée, peut se reporter
directement à la section (IV).
Réflexions théoriques
En 1998, l'espoir
d’un changement de mentalité dans le conflit familial a été lié à
l'introduction de la nouvelle loi sur la filiation : dans l’esprit de
tous les participants et parties concernées, le mode de pensée
Gagnant-Perdant devait être supprimé. En lieu et place, devait
prédominer l'esprit de la médiation afin d’atteindre une désescalade et
une solution du conflit de manière extrajudiciaire.
Les résultats de
recherche de Proksch, qui a mené pour le Ministère Fédéral de la
Justice une étude complète concernant les conséquences de la réforme de
la loi sur la filiation, montrent que cela a réussi jusqu'à présent, en
ce sens que la proportion des parents ayant la garde commune est passée
d’environ 17% pour atteindre désormais plus de 80%. De surcroît, ces
parents communiquent considérablement plus. En revanche, pour les
couples dont un des parents a la garde unique, l’on se querelle
fréquemment et violemment sur le droit de visite et l’on communique à
peine au sujet des enfants. De surcroît, la moitié des parents non
gardiens cessent presque complètement le contact avec les enfants 1
.
Comment dès lors la
prise de conscience espérée atteint-elle ces parents, en d’autres termes
comment se représentent-t-ils psychologiquement ce processus qui
concerne l’individu (au niveau micro) et peut mener à un changement de
paradigme (au niveau macro) ?
D’un point de vue
psychologique, il s’agit d’un processus d’ajustement de conflit qui
implique tant les professionnels que les personnes concernées.
La littérature
psychosociale pertinente nous donne des indications sur la manière dont
cela fonctionne.
Selon la Théorie de
la Dissonance cognitive du psychologue américain Leon Festinger
2 , les gens aspirent à vivre en harmonie avec eux-mêmes,
c’est-à-dire unir leurs comportements, pensées, opinions et sentiments
de concert.
Traduit dans la
terminologie de la recherche d’ajustement cela se produit quand les
comportements, les composantes cognitives (la pensée) et affectives (les
sentiments) ne sont pas en contradiction les uns avec les autres.
Maintenant, pour provoquer une modification d’ajustement, une telle
contradiction doit être produite. Cela se réalise quand les modes de
pensée, de sentiments et de comportements existants sont remis en
question par de nouvelles informations, sentiments et structures de
comportement. La dissonance existante entre les modes d’ajustement est
ressentie comme désagréable, et l’on tente de reconstruire une
consonance et une harmonie. Pour cela, différentes stratégies sont
utilisées : soit les composantes d’ajustement sont modifiées et remises
en place à nouveau, ou bien a lieu une réévaluation, incluant de
nouveaux aspects, afin de réduire la dissonance.
Ces actions
délimitent le processus de la modification d’ajustement.
Modification
d’attitudes dans le conflit familial comme réducteur de dissonance
Les réflexions
théoriques ci-dessus sont maintenant transposées ci-après sur la
thématique existante.
Considérons d'abord
les parties concernées par le conflit familial lui-même : les
ajustements, avec lesquels le couple déchiré tire dans le "champ de
bataille", sont généralement harmonieux et consonants pour les deux
partenaires, dans la mesure où la pensée (composante cognitive), les
sentiments (composante affective) et le comportement sont alignés sur le
principe de "détruire l’autre".
Pour toutefois
maintenant atteindre une désescalade et une médiation eu égard à la
prise de conscience espérée, il est quasi indispensable que les
ajustements négatifs du couple doivent d'abord être fracturés, ce qui
signifie mener à la dissonance.
Comme tous les
conseillers le savent, cela ne fonctionne pas tout simplement en disant
au couple, qu’il doit quand même voir les côtés positifs du partenaire
(cognitif) ou qu’il doit tout de même se rappeler qu’un jour l'autre fût
le grand amour et que cela ne peut simplement s’oublier (affectif). De
même que les conseils bien intentionnés "maintenant, quand même,
mettez-vous ensemble et tâchez, au moins pour l’enfant, de trouver une
solution acceptable pour lui", sont prodigués dans le vide, dès lors
qu’au moment d'une séparation ces ajustements négatifs sont déjà très
centralement et solidement ancrés dans le système de personnalité
existant du partenaire.
Une approche à la
production de dissonance se retrouve sur la composante du comportement
ou sur une modification organisée de cette dernière : si le couple
redevient « organisé » pour coopérer, les aspects négatifs cognitifs et
affectifs restent cependant présents et ne sont plus ajustés avec
l’objectif, dès lors qu'on se rencontre maintenant dans un service de
conseils et que l’on coopère eu égard à l'élaboration d'une solution
consensuelle par l’intermédiaire d'un conseiller.
L'état de la
dissonance provoquée est difficilement supportable par l’homme, suivant
les réflexions théoriques exposées ci-dessus et l’on s’efforce de
modifier cet état. Cela signifie qu’il n’est pas possible à terme pour
les partenaires de voir l’autre sans le haïr profondément, en ne pensant
à rien de positif à son égard et de devoir malgré tout coopérer avec
lui.
En réalité, seules
les stratégies réduisant les dissonances sont valables, comme par
exemple "l’autre n’est quand même pas si mauvais", "il/elle veut aussi
le meilleur pour l’enfant" ou même "si je dois à nouveau rencontrer le
partenaire, il faut qu’au moins quelque chose de positif en sorte".
D'autres exemples existent, pour vérifier qu’une modification
d’ajustement comme procédé de réduction de dissonance (ou réalisation de
consonance) est le seul moyen qui fournisse une base pour atteindre des
conventions solides, réglées extrajudiciairement, dans le conflit
familial.
La coopération
ordonnée signifie : tous les intervenants professionnels dans le conflit
familial - avocats, juges, conseillers aux tribunaux de la jeunesse
et/ou services de conseils tout comme les experts éventuels - doivent
participer au conflit familial d’une manière tenace afin que des
procédures contestables ne sont pas permises et que la responsabilité
parentale soit renforcée, en élaborant toujours une solution
consensuelle de manière forcée. Cela signifie encore que le partenaire
déchiré ne peut en aucun cas trouver auprès des professionnels
mentionnés ci-dessus un écho quant à une procédure marquée par le mode
de pensée habituel Gagnant-Perdant et son attitude de destruction vis à
vis de l’autre.
Cela ne peut
évidemment fonctionner que si les professionnels sont eux-mêmes disposés
à permettre le déroulement de ce processus de modification d’ajustements
en se basant sur l’estime et l’acceptation mutuelle et ne sont plus au
stade de la méfiance, de la compréhension falsifiée et rejettent le mode
de pensée prédominant Gagnant-Perdant. Cela veut encore dire qu’une
forme de coopération interdisciplinaire doit être développée, par
laquelle tous les professionnels s'acceptent mutuellement et poursuivent
le même objectif : travailler avec les moyens de désescalade au travers
d’une coopération ordonnée. Les étapes de développement reprenant les
éléments ci-dessus : des réunions régulières de tous les professionnels,
la suppression des préjugés, le développement de l’estime et de
l’acceptation mutuelles eu égard à l'objectif à atteindre.
De cette façon, se
crée une fonction de modèle du point de vue psychologique qui agit à
titre d’exemple pour l'apprentissage de ce modèle par toutes les
personnes concernées. Quand, pratiquement, une forme paisible de
coopération entre avocats, juges, etc. est établie, cela réduit le
potentiel de polémique du couple qui, n’est plus, du reste, en luttes
violentes avec les professionnels - comme cela est, malheureusement,
encore trop fréquemment le cas. Par leur façon de coopérer, les
professionnels montrent ainsi, pratiquement, au couple en conflit qui se
sépare, comment l’on peut élaborer une solution commune malgré des
positions peut-être différentes.
Un exemple pratique
réussi : "Le Modèle de Cochem"3
En 1992, pour la
première fois les collaborateurs de l'Office de la Jeunesse et des
Affaires de Famille se sont rencontrés, afin d’échanger quant à leurs
méthodes de travail dans les cas de séparations et divorces. Rapidement
des contacts furent établis avec les Tribunaux de Famille, où le juge de
famille en fonction Jürgen Rudolph était convaincu par l'idée que
des possibilités devaient être trouvées, pour coopérer de manière
interdisciplinaire afin de réduire les conflits.
Ensuite, une
coopération ciblée entre les professionnels "a été ordonnée" utilement
par Jürgen Rudolph, ce qui a eu pour conséquence que, dans le
district Cochem-Zell, tous les avocats y établis, tous les
collaborateurs des Tribunaux de la Jeunesse et Conseillers Experts se
sont engagés, malgré des discussions au départ violentes, à poursuivre
un objectif commun par le biais de réunions, désormais devenues
régulières : dans toutes les affaires qui concernent un enfant impliqué
dans un conflit de séparation, procéder exclusivement en aplanissant les
conflits.
Cet objectif se
laisse décrire comme un processus de modification de l‘ajustement de la
théorie de la dissonance. Les professionnels qui participent au conflit
familial se sont d’abord rejetés mutuellement ou se sont vus douteux,
jusqu’à la méfiance, même parfois dans leur propres activités ils ne
comprenaient pas ou n’acceptaient pas, qu’au travers de cette obligation
de se connaître, ils devaient réduire leurs dissonances.
Cela se produisit, en
rencontrant l’autre, pour développer enfin une compréhension mutuelle,
une acceptation, de l'estime, une recherche commune d'objectifs et une
alliance de travail commune. En pratique, cette coopération ordonnée est
allée si loin chez les professionnels que, par exemple, des avocats qui
avaient plutôt adopté au départ une méfiance par rapport à cette
alliance, et qui continuaient à présenter leurs dossiers toujours
formulés de manière litigieuse dans les débats judiciaires ont été
avertis directement par le juge de famille, et énergiquement rappelés à
l’ordre au cours de leur participation aux réunions des groupes de
travail.
La coopération
ordonnée a ainsi été transposée en concept de travail au niveau de tous
les intervenants. Face à la nouvelle donne, les personnes concernées
(généralement des avocats) ont été orientés, dès le départ d’une action,
à demander conseil directement auprès du Tribunal de la Jeunesse ou
auprès de Conseillers, afin de développer des règles communes. Si cela
ne réussissait pas, le problème était encore discuté en débats
judiciaires et, éventuellement, une réunion obligatoire était fixée par
téléphone directement avec le juge de la Famille. Les personnes
concernées devaient souvent se rendre directement à la médiation auprès
d’un collaborateur du Tribunal de la Jeunesse. Même quand des experts
étaient nommés, ceux-ci travaillaient selon les règles de séparation des
conflits et/ou en diagnostic d’intervention. Cela signifie que les
personnes concernées ont appris que pratiquement à tous les niveaux,
elles n’avançaient pas en pensant « Gagnant-Perdant ». Elles ont en
outre fait l'expérience que, par exemple, dans les débats au tribunal,
elles s’engageaient dans des conversations constructives et
s’efforçaient d’atteindre des solutions, et ne vivaient plus de lutte
entre les avocats des parties, les juges, les collaborateurs du Tribunal
de la Jeunesse et tous autres responsables.
Auprès de la plupart
des personnes cela a conduit au changement d’ajustage souhaité, de sorte
que des règlements solides et encourageants pour les enfants pouvaient
être trouvés et que les parents ont avant tout senti qu'ils étaient
capables d’atteindre ces résultats ; chose qui, auparavant et sans la
coopération ordonnée, était tenue comme impossible.
Déjà avant l'entrée
en vigueur de la nouvelle loi sur la filiation, avec cette procédure de
la coopération ordonnée, les décisions de gardes communes avaient
augmenté dans le district Cochem-Zell pour atteindre 60% (la moyenne
fédérale s'élevait alors à environ 17%). En outre, entre 1996 et 1999,
il n'y a pas eu une seule décision litigieuse concernant le droit de
visite. Depuis l’entrée en vigueur de la nouvelle loi sur la filiation,
le nombre des gardes communes approche les 100%.
Ces succès ont été
remarqués par les politiques. À côté des invitations aux réunions
techniques et aux auditions dans les ministères de la
Rhénanie-Palatinat, un représentant du modèle de Cochem a été rapidement
invité au comité du droit de la famille du groupe parlementaire CDU/CSU
à Berlin.
En octobre 2002, le
groupe de travail de Cochem célébrait son 10 ème anniversaire par une
réunion technique régionale et incitait ainsi à une collaboration
interdisciplinaire supra régionale.
Cela eut enfin lieu
en octobre 2003. Avec le soutien des ministères de la Rhénanie-Palatinat
pour la justice et le travail, les affaires sociales, la famille et la
santé (MAFSG) et du président du Tribunal Régional Supérieur de
Coblence, une conférence nationale "Séparation et Divorce" a été créée
avec pour objectif de développer au niveau supra régional des concepts
de travail similaires dans la coopération interdisciplinaire4.
Le MASFG avait procédé auparavant à une enquête auprès de tous les
tribunaux de la Jeunesse de Rhénanie-Palatinat concernant des groupes de
travail existants "Séparation et Divorce" et avait mis ces résultats à
disposition pour l'invitation à la fondation de la conférence nationale
à Cochem.
Résumé et perspective
Le " Modèle de Cochem
" exposé est un modèle d'action à la coopération interdisciplinaire dans
le conflit de famille. Le noyau central en est la méthode de coopération
ordonnée au niveau des professionnels et des personnes concernées. Ce
modèle est issu de la pratique et s'est avéré jusqu'à présent très
réussi. Nous avons tenté ici, pratiquement, de débroussailler
théoriquement ce succès, basé sur la recherche d’ajustement psychosocial
classique et sur la théorie la plus connue - la théorie de la dissonance
-. De cette façon, les règlements extrajudiciaires obtenus au moyen de
la coopération ordonnée dans le conflit familial comme processus de
modification d’ajustement sont démontrés.
Les avantages de ce
modèle qui par son mode de travail entrevoit les possibilités de
solution des conflits extrajudiciairement et qui permettra au
législateur de le codifier, peuvent se résumer comme suit :
1. La forme de
coopération interdisciplinaire ne représente pas une finalité en soi,
que ce soit sur les plans juridiques, psychologiques ou du travail
social, mais il s'agit d’une nouvelle perspective globale et
interprofessionnelle stimulante.
2. Des frais sont
économisés tant pour les personnes concernées que pour les responsables
de l’Etat.
3. L’on travaille
avec les parties concernées dans le sens des ressources et non pas dans
celui des déficits. La capacité à la prise en charge de responsabilité
parentale est ainsi renforcée.
4. Surtout pour les
enfants, mais également pour les adultes, des charges psychiques sont
largement évitées. De cette façon, un effet préventif est obtenu eu
égard au maintien de la santé physique et mentale, ce qui à nouveau
entraîne des économies.
5. La satisfaction
est élevée auprès des personnes concernées, car les solutions élaborées
sont généralement solides. La satisfaction est élevée aussi chez les
professionnels, puisqu'ils ne s’épuisent pas par des luttes de
compétence ni par des tensions inutiles.
6. Grâce à cette
forme de coopération, les professionnels représentent aux yeux des
personnes concernées un exemple dans la gestion de conflits.