La réelle fonction du père
Par Yvon Dallaire, psychologue
(Résumé tiré de Homme et fier de l’être
publié aux Éditions Option Santé (Québec, Canada) en 2001)
Dans un contexte social où de plus en plus de pères veulent
s’impliquer dans l’éducation de leurs enfants, il serait peut-être
bon de se poser la question : « En quoi consiste réellement la
fonction paternelle ? » En quoi sa fonction est-elle complémentaire,
et non similaire, à la fonction maternelle ? Quelle est la mission
réelle du père ? Voici quelques éléments de réflexion que j’ai
glanés au cours de mes lectures et de ma vie de père et qui m’ont
servi à écrire le chapitre « Un père, pour quoi faire ? »
Il existe une différence fondamentale entre rôle sexuel et fonction
sexuelle. En résumé, le rôle désigne des comportements, des actes ou
des attitudes conscientes, volontaires, concrètes, interchangeables
et relatifs comme les tâches ménagères ou de pourvoyeurs. Ces rôles
évoluent au gré du temps et des modes et peuvent être indifféremment
remplis par la mère ou le père (identité de genre). La fonction est
à l’inverse des rôles car celle-ci est inconsciente, psychologique
(non volontaire), unique, spécifique et absolue (identité sexuée).
Aucune mère, malgré sa bonne volonté, ne peut remplir la fonction
paternelle ; elle ne peut remplir que « sa » fonction maternelle. Et
vice versa !
La fonction maternelle est d’abord une fonction de matrice, de
source nourricière, d’enveloppe, de réceptacle de vie, de rétention.
La bonne mère représente l’abri, la sécurité, la protection, la
chaleur, l’affection, la fusion, la compréhension… La mère
représente l’amour. La fonction du père en est une de séparation,
d’expulsion du sein maternel, de distinction, de différenciation. Le
bon père doit éduquer ses enfants dans le sens étymologique du mot «
educare » : faire sortir, tirer dehors, conduire au-dehors avec
soin, montrer le chemin.
La fonction du père est de séparer l’enfant de la mère. Il doit
s’interposer entre la mère et l’enfant pour permettre à l’enfant de
développer son identité en dehors de la symbiose maternelle et
rappeler à la mère qu’elle est aussi une femme, une amante, un être
de plaisir, non seulement un être de devoir généreux. Si la mère
représente l’amour fusionnel, le père représente les limites, les
frontières, la séparation psychologique.
L’enfant a besoin de sentir toute l’attention de la mère pour
découvrir sa puissance. Mais il a aussi besoin des interdits de son
père pour connaître ses limites et apprendre à faire attention aux
autres. L’enfant apprend, par sa mère, qu’il est au centre de
l’univers, de son univers ; il doit apprendre, par son père, qu’il
existe d’autres univers avec lesquels il devra collaborer pour
survivre et s’épanouir. L’enfant doit apprendre à se situer à
mi-chemin entre l’attitude du chat et du chien. Le chat se croit le
maître en voyant tout ce que son « esclave » fait pour lui, alors
que le chien perçoit son propriétaire comme son maître parce qu’il
est capable de tout faire pour lui.
D’après les psychologues, la fonction paternelle se manifeste dans
cinq secteurs précis :
1. La protection. Auparavant, grâce à sa force physique,
cette protection était surtout limitée aux dangers physiques
extérieurs : l’homme des cavernes devait protéger les siens de
prédateurs de toutes sortes. L’homme du XXIe siècle sera de plus en
plus appelé à assurer, en plus, une sécurité émotive non seulement
pour ses enfants, mais aussi pour sa femme (c’est d’ailleurs là
l’une des principales demandes de la femme moderne). Sa femme et ses
enfants veulent pouvoir compter sur lui. Pour ce faire, il doit
évidemment être présent, physiquement et psychologiquement, et être
valorisé dans cette fonction.
2. L’éducation. Le père doit faciliter à ses enfants
l’apprentissage du contrôle de soi ; il doit leur apprendre à
renoncer à la satisfaction immédiate de ses besoins et désirs ; il
doit leur apprendre la patience. Il doit surtout les aider à
canaliser leur agressivité vers une expression positive et
constructive de celle-ci. Il est évident que, ce faisant, il apprend
lui aussi à mieux gérer ses propres besoins et sa propre
agressivité. Mais n’est-ce pas en enseignant qu’on apprend à
enseigner ?
3. L’initiation. Le père a aussi comme fonction d’humaniser
l’enfant à la frustration et au manque afin de pouvoir l’intégrer
dans le monde adulte et le monde social, comme cela se fait dans les
rituels initiatiques des tribus dites « primitives ». Le père initie
l’enfant aux règles de la société, sinon aucune vie sociale n’est
possible. La démission du père à ce niveau, ou son exclusion, est
probablement en grande partie responsable de l’augmentation
croissante de la délinquance juvénile. Les enfants deviennent
délinquants parce qu’ils continuent de croire que tout leur est dû
et que les autres sont à leur service (comme l’était maman).
4. La séparation. La femme moderne demande à l’homme de
l’accompagner dans toutes les étapes de la grossesse, de
l’accouchement et des soins de l’enfant et je crois que cet
accompagnement constitue une excellente façon de développer le sens
de la paternité. Mais, j’insiste pour réaffirmer que la fonction du
père est de séparer l’enfant de la mère et la mère de l’enfant et
non pas de former une « sainte trinité » où chacun perd son
identité. Ainsi, le père permet la survie et l’épanouissement de
l’enfant ; ainsi, l’homme permet la survie et l’épanouissement de la
femme qui existe dans la mère.
5. La filiation. Peu importe le nom de famille donné à
l’enfant, celui-ci a besoin de savoir qu’il a un père et qui est ce
père. Il a aussi besoin de savoir qu’il s’inscrit dans une lignée
qui possède une histoire. Il a besoin de se sentir relié à
l’humanité, qu’il fait partie de la grande famille humaine.
Traditionnellement, la filiation était patrilinéaire ; elle assurait
au père qu’il avait un fils ou une fille et elle assurait à
l’enfant, fille ou fils, qu’il avait bien un père, ce père.
La maternité ne fait pas de doute : la mère sait que c’est « son »
enfant parce qu’elle l’a porté. La paternité, elle, doit parfois
être prouvée et c’est la raison principale pour laquelle, ne
l’oublions pas, la filiation patrilinéaire et la monogamie se sont
développées. L’homme peut ainsi être assuré qu’il est vraiment le
père de ses enfants et qu’il peut consacrer ses ressources, sa force
de travail et son affection à leur survie et leur développement.
C’est une attitude extrêmement paranoïde de croire que les hommes
ont inventé ces institutions pour asservir les femmes. Ils l’ont
fait pour protéger leurs droits, leur paternité, ce qui m’apparaît
un mobile tout à fait légitime. Sinon, l’homme serait encore plus
esclave de la femme en ce sens que sa fonction serait réduite à son
rôle de pourvoyeur : améliorer les conditions de vie de n’importe
quel enfant et il devrait probablement prendre en charge de nombreux
enfants qui ne sont pas les siens. D’ailleurs, diverses études
rapportent qu’actuellement de 2 à 8 % des enfants sont élevés par un
père qui n’est pas le leur et ce, à l’insu du père.
Déjà, en juillet 1966, Margaret Mead proposait dans un article de Redbook le
mariage en deux étapes. La première consistait en un lien légal sans
véritable engagement et sans conséquences advenant un divorce : le
mariage individuel ou amoureux. La deuxième étape légalisait la
relation à long terme avec des garanties concernant les enfants en
cas de divorce : le mariage parental. Ce mariage unirait les
co-parents à vie. La première étape a donné naissance au
foisonnement des unions libres des années 70 et 80. Mais la deuxième
étape n’a jamais pris forme. Les enfants n’ont aucune garantie que
leurs droits seront respectés dans le cas de divorce. Les mariages
basés sur le sentimentalisme, le non-engagement et l’absence de sens
pratique responsable deviennent évidemment explosifs et
traumatisants pour toutes les parties en cause au moment du divorce,
et les enfants sont souvent l’enjeu des disputes entre ex-amants.
Les alternatives du père
Devant la situation actuelle, l’homme devenu père se trouve face à
une alternative que l’on peut présenter de différentes façons :
1. Il délègue toutes ses responsabilités à la mère et lui laisse
tout le pouvoir ou bien il s’approprie la partie du pouvoir qui lui
revient et fait partie intégrante du triangle familial.
2. Il reste le pourvoyeur de nourriture qu’il a été depuis le début
de l’humanité ou bien il s’implique en plus au plan relationnel et
émotif pour éviter d’être le père manquant à l’origine des enfants
manqués (Guy Corneau) parce qu’ils ont eu trop de mère et pas assez
de père.
3. Il démissionne et ne sert que d’épouvantail au service de la mère
(bonhomme 7 heures ou père fouettard) ou bien il se tient debout et
se « bat » pour remplir sa fonction de père.
Comme l’a si bien fait ressortir le sociologue québécois Germain
Dulac (La configuration du champ de la paternité : politiques,
acteurs et enjeux, in Lien social et politique, no 37,
printemps-été 1997), les études faites sur la paternité l’ont été
autour des quatre paradigmes négatifs suivants : la passivité,
l’absence, la violence et l’abus. On s’est plutôt penché sur les
conséquences de l’absence ou de la passivité du père et sur les
effets négatifs des abus de pouvoir paternels plutôt que de chercher
à étudier la paternité pour elle-même, ses caractéristiques
intrinsèques, ses apports à l’éducation et l’évolution des enfants
ou les façons de mieux l’exercer.
Il serait temps que le discours des pères – et partant celui des
hommes – soit enfin entendu pour ce qu’il est : une réelle volonté
de participer à l’éducation des enfants et à l’évolution de
l’humanité.