Les
manipulatrices (femmes fatales, femmes de pouvoir...)
Ce
sont des femmes fatales au sens propre du terme, capables de faire
basculer le destin de ceux qui croisent leur chemin. Ces Mata
Hari d’aujourd’hui s’attaquent à des
hommes de pouvoir auxquels elles font perdre la tête.
Par
Catherine Siguret
Mata Hari, cette célèbre danseuse de
cabaret devenue une brillante espionne à la solde de l’ennemi allemand,
Christine Deviers-Joncours, la maîtresse
du beau banquier Stern, le personnage fictif d’Isabelle Adjani dans
L’été meurtrier ou de Madame de Merteuil
dans Les liaisons dangereuses, qu’ont-elles en commun dans l’imaginaire
collectif, au-delà de la réalité des faits, cela étant précisé afin
d’éviter tout procès ? Elles s’attaquent à des hommes de pouvoir et leur
tournent la tête au point de tout en obtenir, ou beaucoup : des secrets
d’Etat, des centaines de mètres carrés et des contrats à plusieurs
millions de dollars, les clefs d’un secret de famille, une puissance
perverse de marionnettiste toute-puissante. Elle font vaciller le
monde , semblent dotées d’une froideur
calculatrice à toute épreuve, de pouvoirs magiques aussi pour attirer la
proie dans leurs filets, tout cela qui les rend fascinantes et
haïssables aux yeux des femmes. Qui sont-elles ? Comment font-elles ?
Peut-on se lancer dans le « métier » sur le tard ? Comment les hommes
peuvent-ils être aussi dupes et le sont-ils ? Il était temps de
diligenter une enquête sur ces icônes de la captation du mâle dont la
première était ... Eve évidemment ! Des spécialistes du « cerveau » et
de la sexualité * ont bien voulu collaborer.
Portrait robot de la Mata Hari
Physiquement, chacun s’entend à dire que Mata
Hari (1876-1817) elle-même n’était pas d’une grande beauté, ni
d’une extrême jeunesse puisqu’elle affichait une bonne trentaine
d’années à l’heure où elle sévit le plus. Toutes sont des femmes brunes,
mûres, vêtues sobrement, pas provocantes, très loin du prototype sexuel
actuel « blondes-bronzées-siliconées-se
baladant semi nues avec un piercing brésilien ». Tous nos spécialistes
s’accordent : les hommes ne se laisseraient pas manipuler
céréébralement par une fille qui éveille
chez eux avant tout la pulsion sexuelle, mêlée d’une répulsion rapide
pour la « fille facile » ou « bimbo de
service », quand elle n’éveille pas chez eux le soupçon : ne va-t-elle
pas me « planter » ? Consommation et manipulation semblent même
antinomiques. Sylvain Mimoun parle d’un « défi entendu par l’homme de la
femme difficile à avoir », contrairement à « la fille jeune qu’ils
croient pouvoir contrôler trop facilement », poursuit Sophie Cadalen.
Patrick Lemoine va jusqu’à voir dans une «
ultrapudeur une stratégie de séduction chez des femmes archi
cortiquées », autrement dit très
intelligentes. Malines comme elles sont, elles ne jouent donc pas sur un
tableau qui n’est pas le leur. Mais l’intelligence n’ayant jamais séduit
un homme dans l’heure, c’est le « magnétisme » que leur attribue Patrick
Lemoine, évoquant l’émanation de phéromones. Reste à savoir d’où vient
ce magnétisme et comment le cultiver, car qui n’a jamais eu l’ambition
démesurée de tourner la tête d’un homme ? Qu’elle m’écrive !
Leur atout majeur ? Un parfum de vécu !
Tous les personnages cités ayant réellement existé ont des points
communs : un mariage de jeunesse à moins de 21 ans, un mariage
prestigieux aux alentours de la trentaine, qui donne un nom et un rôle
social, des enfants de l’un ou de l’autre, puis des amants, comme si
avant de faire carrière en « Mata Hari »,
il fallait être épouse et mère. Le contraire d’une
executive woman
en tailleur ! « Pas faux ! » confirment
les spécialistes. L’homme est rassuré par l’épaule maternelle, loin de
l’image de la « tueuse » ; et la vie d’épouse passée, en plus d’avoir
fait perdre une certaine naïveté, renvoie l’image de l’équilibre
conjugal possible. Expertes en psychologie, les Mata
Hari savent suffisamment inquiéter
l’homme par leur mystère pour lui donner envie de « jouer la partie »,
tout en l’assurant qu’il ne lui arrivera rien... à tort. Ces femmes ont
gagné leur assurance comme on gagne ses galons, à l’ancienneté, et c’est
leur côté « je n’ai plus rien à prouver » qui les rend majestueuses au
milieu d’une assistance, « ne quêtant pas les regards des hommes, et
voyant si peu leurs comparses femmes qu’elles les en
occultent , décrit Sophie Cadalen. Elles
arrivent quelque part et on ne voit plus qu’elles » ; on ne « sent »
plus qu’elles, précise Patrick Lemoine, qui pense soudain aux louves
dominantes : quand il y en a une dans une meute, les autres n’ovulent
plus ! Voilà qui peut rappeler aux femmes l’ambiance de certaines «
soirées avec louve », mais si nous, les femmes, les détectons, pourquoi
pas les hommes ?
Les
hommes sont-ils si balourds qu’ils tombent dans le panneau ?
Oui... et non. Les hommes sont effectivement happés, ils approchent et
c’est là qu’elles savent les apprivoiser, « n’en faisant pas trop, ce
qui inviterait à la méfiance, explique Sylvain Mimoun, mais assez pour
que ça marque le mâle ». Elles donnent dans le « court et fort », boire
une gorgée dans la coupe de la proie avant de lui tourner les talons,
par exemple. C’est bien le cerveau masculin qui est capté, tout à fait
au-delà du corps et avant : ce qui les excite, d’avis général, c’est le
défi. Et ce qui les perd après n’est pas leur « zigounette » mais leur
ego : jamais une femme ne les déstabilisera eux, des hommes de pouvoir !
Ils voient un challenge à leur mesure, version sentiment. Ils ne sont
pas « si » balourds qu’ils en deviennent aveugles, mais très
prétentieux, au point d’être certains de remporter la partie ! La suite
des opérations, au lit, n’est plus qu’un « jeu d’enfant » : inutile de
prêter aux Mata Hari des talents sexuels
particuliers, car, comme le souligne Sylvain Mimoun, « nous ne sommes
plus au temps où seules les courtisanes s’adonnaient à telle ou telle
pratique : aujourd’hui, tout le monde fait la même chose, avec plus ou
moins d’habileté, mais la technique n’a rien à voir avec l’attachement
en question ! En revanche, elles savent rappeler par la suite au
téléphone un détail qui rend fou, bien conscientes que les hommes
peuvent fantasmer sur un instant vingt ans après, pas sur un acte hors
du commun mais accompli dans un lieu hors du commun : par exemple, ce
peut même être un mot dit à ce moment-là ». L’art du détail qui fait
mouche est bien plus performant que l’artillerie lourde, et elles le
savent. Rusées et patientes, elles guettent tapies dans l’ombre au lieu
de jouer les « groupies-harpies-folles de
lui », comme certaines d’entre nous... si nous laissons notre naturel
prendre le dessus.
Le
sado-masochisme du couple infernal
Le
schéma de base semble simple : Monsieur est riche et puissant, en sorte
que Madame puisse en espérer quelques avantages, matériels ou
narcissiques, et Madame est une experte pour attirer la proie. Mais au
bout de quelques semaines, mois ou années, les choses se gâtent. Au
départ Mata Hari joue, en mission
commandée : lui ne joue pas, sauf à se laisser guider dans des chemins
inexplorés comme faire semblant de ne pas avoir le pouvoir, ou de le
déléguer. Sophie Cadalen explique : « Avoir le pouvoir peut être
l’exercice social quotidien vu comme le contraire de la jouissance »,
alors cette femme dotée d’une main de fer dans un gant de velours est
l’occasion idéale de « ne plus tenir » (un rôle, une entreprise, une
banque) et se laisser jouir. Est-ce un hasard si c’est en tenue
sado-masochiste que le banquier Stern est mort sous les balles de sa
maîtresse ? Peu importe le motif, un jeu de pouvoir était bien mis en
place, le problème du jeu étant que qu’il peut tourner au drame : le
faux soumis se rebelle, ou la manipulatrice s’effondre, au choix.
Les
Mata Hari finissent mal, en général
Mata Hari a été fusillée au petit matin
pour collusion avec l’ennemi, Christine Deviers-Joncours
a goûté à la prison et perdu ses mètres carrés, la maîtresse du banquier
est en prison, Isabelle Adjani devient folle, bouclée à l’asile à la fin
du film, Madame de Merteuil se meurt dans
les douleurs terribles de la syphilis. Eve est nue (moindre mal). En
général, à l’ivresse de la toute-puissance succèdent la punition ou «
l’erreur qui tue », la crise, la goutte d’eau qui fait déborder le vase,
tout simplement parce que vient un moment dans la relation où il faut
baisser les armes. On ne peut pas vivre en se maîtrisant ad vitam
aeternam, ni d’un côté, ni de l’autre. Mata Hari
peut s’amadouer ou tomber sur un coriace, ou encore être découverte :
l’homme qui pouvait l’aimer, à l’origine, découvrant la manipulation ou
y voyant soudain un degré de trop, se met à son tour à la manipuler ou à
se venger. Chez Hegel, philosophe du XIXe
siècle et bon psy avant l’heure, ça s’appelle « la dialectique du maître
et de l’esclave » : on encaisse, on encaisse, et un jour on se révolte !
Il faut reconnaître que si elles perdent les hommes ou les esquintent,
elles en sortent elles-mêmes rarement intactes. En admettant qu’aucun
fléau ne vient interrompre sa course, on sait que Mata
Hari ne peut vieillir sereinement : l’âge
venant, l’échec la guette, et la colère de l’impuissance qui va avec.
La
Mata Hari est-elle maîtresse d’elle-même
ou victime d’elle-même ?
Patrick Lemoine est seul à penser que les Mata
Hari peuvent être impeccablement professionnelles jusqu’au bout,
menant leurs missions les unes après les autres sans dérapage, de la
même façon qu’une prostituée ne tombe jamais amoureuse de son client.
Sylvain Mimoun estime en revanche qu’elles ne marchandent pas leur
corps, étant avant tout femmes de tête, et qu’elles ne se tiennent pas à
l’abri de prendre plaisir à la relation sexuelle, à la teneur des
rencontres, à l’intelligence de l’autre, et ainsi à s’attacher contre
toute attente. « On ne maîtrise pas la relation, et surtout on ne se
maîtrise déjà pas soi », explique Sophie Cadalen, qui met le doigt sur
le cœur du problème : est-on machiavélique par choix ou par nature ? Nos
spécialistes s’entendent pour dire qu’il y a de l’hystérie dans la Mata
Hari, comme un peu en chacun d’entre
nous, névrose qui consiste à croire que l’on veut ceci pour finalement
n’en rien faire ou se mettre à haïr de l’avoir eu ! Et
psychanalytiquement, on peut aller plus loin encore : ce que ces femmes
dites « fatales » rêvent d’avoir et n’ont pas, c’est le sexe de l’homme
qu’elles ne garderont jamais tout à fait en elles, rendu
particulièrement désirable quand il est matérialisé sous forme de
pouvoir ou d’argent. La Mata Hari serait,
vue sous cet angle, une femme plus à plaindre qu’à haïr, ce que nous ne
manquerons pas de faire la prochaine fois que l’une d’elles menacera
notre couple ! Mais Patrick Lemoine enfonce tout de même le clou, et ça
fait froid dans le dos : « Les femmes qui contrôlent tout, elles-mêmes
comme l’homme, les vraies machiavéliques, moi je suis sûr que ça existe
! » Brrr...
Catherine Siguret
Questions de femmes, juin 2005, pp.42-44
*
Merci pour leur collaboration à Sylvain Mimoun, andrologue et
psychoclinicien, auteur de Sexe et sentiments, version hommes et Sexe et
sentiments, version femmes, Albin Michel, 2004 ; à Sophie Cadalen,
psychanalyste et auteur de Rêves de femmes, faut-il oser les fantasmes
?, Leduc Editions, 2005, et à Patrick Lemoine, psychiatre et auteur de
Séduire, Editions Robert Laffont, 2002