Éditorial
Les
masculinistes... et les autres
Roy, Mario
Il s'agit, sauf erreur, du premier
ouvrage de cette ampleur consacré à la mouvance masculiniste au Québec.
Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri (ce dernier surtout connu pour ses
positions pacifistes) proposent un ouvrage collectif, Le Mouvement
masculiniste au Québec/L'Antiféminisme démasqué. Il dénonce un courant
décrit comme réactionnaire, puissant et dangereux. Ce réquisitoire est
livré avec un sous-texte dont nous parlerons plus loin. Avant cela,
surgit une première difficulté.
Dans la
réalité, le masculinisme
radical est une image miroir du féminisme radical en ce qu'il incarne la
forme lourde de la conscience identitaire masculine. Il n'a levé que des
troupes peu nombreuses, faibles, isolées, surtout actives sur le web.
La
principale caractéristique des masculinistes est une méconnaissance
absolue des codes d'accès à la légitimité et à la crédibilité. Des
amateurs, en somme. Pour cette raison entre autres, ils sont largement
ignorés par les médias, sauf lors de rares coups d'éclat - ah! le pont
Jacques-Cartier!
Fallait-il alors faire tonner contre eux
l'artillerie lourde? C'est une question d'appréciation, d'idéologie et
d'instinct guerrier.
Cependant, l'ouvrage de Blais et Dupuis-Déri ne se résume pas à cette
offensive. Sa thèse principale peut se décrire ainsi.
L'homme
ne vit aucune difficulté d'exister qui soit liée à sa condition, moins
encore aux changements de société induits par le féminisme. Si
difficultés il devait tout de même y avoir, elles découlent du système
néolibéral qu'il s'est lui-même infligé - on reconnaît l'idée développée
en 1999 par la féministe américaine Susan Faludi dans Stiffed: The
Betrayal of the American Man. Et si l'homme trahit et se trahit ainsi,
c'est que, par rapport à la femme, il est essentiellement mauvais.
Comment, en effet, interpréter autrement
le passage - absurde - soutenant que l'homme s'est livré à un "processus
d'héroïsation" de Marc Lépine, le tueur de Polytechnique (page 74)? Et
cet autre passage expliquant que l'homme se suicide dans le but de
"blesser par la culpabilité", alors que les femmes qui le font "ne
dérogent pas à leur rôle de mère" (pages 158 et 167)?
On savait déjà, il est vrai, que les
femmes qui tuent leur progéniture "souffrent et veulent épargner à leurs
enfants de telles souffrances", alors que les hommes agissent "par
mesure de représailles (et) pour faire souffrir" (La Presse, 17 août
2006)...
Face à cela, il est assez déprimant de
devoir rappeler ici qu'un sexe n'est pas inférieur à l'autre. Et que
soutenir le contraire conduit nécessairement à promouvoir la
perpétuation de la guerre des sexes, devenue insupportable pour
l'écrasante majorité des femmes et des hommes.
Ce que veulent celles et ceux-là, en
effet, c'est la paix.
Il se trouve aujourd'hui peu de gens
pour nier que l'homme, en particulier au Québec, vit un certain nombre
de difficultés liées à sa condition et à un environnement social
chambardé depuis les années 60. Entre autres, parce que le point
d'équilibre à la fois du pouvoir et de l'autorité (ce n'est pas la même
chose) s'est considérablement déplacé du côté des femmes.
Du côté du pouvoir, qui est la capacité
d'action directe sur les institutions et sur la richesse, les femmes ont
fait des progrès stupéfiants - mais il leur reste du chemin à parcourir,
il faut inlassablement le rappeler.
Cependant, du côté de l'autorité, qui
définit le cadre moral dans lequel s'exerce le pouvoir, ce n'est pas à
un cheminement que nous avons assisté, mais à un virage en U! Les
valeurs dites féminines (intériorité, prudence, empathie, conservation,
pacifisme) constituent aujourd'hui les étalons de mesure à partir
desquels tout est jugé.
Ce n'est pas un mal en soi. Ce qui fait
problème, c'est que ces mots ont enfoui dans le non-dit et le non
respectable les actions associées aux valeurs dites masculines: lutter,
risquer, jouer, produire, bâtir.
On peut discuter à l'infini du dosage
qui doit être fait de ces valeurs. Mais on ne peut pas remettre en cause
leur légitimité. Ni prétendre que cette amputation psychosociale,
littéralement, n'a eu aucun effet sur les hommes en tant qu'individus.
mroy@lapresse.ca
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