Sébastien Ménard
Le Journal de Montréal
30/03/2010 03h47
Encore moins d'hommes
Même s’ils ont un rôle important à jouer pour prévenir le
décrochage scolaire des garçons, les hommes continuent de déserter
massivement la profession enseignante. En seulement un an, le Québec a
perdu pas moins de 336 profs masculins, a appris le Journal.
«Il
faut s’en inquiéter, lance le professeur Égide Royer, de l’Université
Laval. Si ça continue à descendre comme ça, on perd un élément important
pour intervenir auprès des gars, au niveau de leur réussite scolaire,
mais aussi pour intervenir auprès des gars en difficulté», avertit
l’expert.
Les
hommes ne représentent plus que 22 % des enseignants de la province,
selon des données fournies par le ministère de l’Éducation. Au primaire,
ils comptent pour moins de 13 % du corps professoral, une proportion en
baisse constante depuis dix ans.
Malgré une légère hausse du nombre de profs masculins au primaire, les
écoles secondaires emploient quelque 400 hommes de moins, cette année.
Or, c’est justement là qu’ils pourraient faire la différence, croit
Égide Royer. «Le rôle de mentor auprès des gars de 12, 13 ou 14 ans est
plus facile à jouer pour un homme que pour une femme, dit l’expert.
C’est encore plus névralgique au secondaire qu’au primaire.»
Pas assez valorisé
Pour
expliquer la baisse constante du nombre d’hommes dans les écoles du
Québec, Égide Royer pointe du doigt cinq facteurs, dont les conditions
salariales des enseignants et
les fausses accusations
de pédophilie dont ont été victimes plusieurs profs.
Son
collègue Gérald Boutin, de l’UQAM, croit que le phénomène est aussi
attribuable à la mauvaise image de la profession. «La fonction
d’enseignant n’est pas tellement valorisée au Québec, dit-il. Avant de
se diriger vers l’enseignement, un jeune va chercher des carrières plus
attirantes.»
Les directeurs d’école sont du même avis. «On n’est pas encore
arrivé à valoriser l’enseignement. Je pense qu’on ne lui donne pas assez
d’importance sociale», dit Chantal Longpré, de la Fédération québécoise
des directions d’établissement d’enseignement (FQDE).
Mme Longpré juge que les données obtenues par le Journal
sont «préoccupantes». Elle croit que la présence d’hommes dans les
écoles «peut avoir un impact» sur la lutte au décrochage scolaire.
«Avoir une référence masculine peut permettre à des jeunes d’accrocher
plus rapidement, dit-elle. Souvent, les enseignants masculins vont aller
jouer au ballon avec les élèves, à l’heure du dîner. Il y a aussi des
enseignantes qui le font, mais c’est plus systématique avec les hommes.»
Des doutes
Robert Cadotte, un expert des questions d’éducation, reconnaît
«qu’il y a un problème.» Il doute cependant que la présence d’hommes,
dans les écoles, ait une réelle influence sur la réussite des garçons.
À
son avis, un plus grand nombre d’enseignants masculins pourrait avoir
une influence bénéfique «uniquement si les profs décidaient de se
prendre pour des modèles. Mais c’est quelque chose qui se perd,
progressivement», estime-t-il.
Dans ce contexte, M. Cadotte croit que les «femmes peuvent faire
le travail autant que les hommes.» «Mais, pour ça, il faut qu’elles
soient conscientes[du rôle qu’elles ont à jouer]», dit-il.
Cinq raisons expliquant la disparition des hommes.
Le
professeur Égide Royer, de l’Université Laval, rédige actuellement un
livre sur les difficultés des garçons à l’école. Il consacre un chapitre
complet à l’influence du sexe des enseignants. Voici 5 raisons
expliquant selon lui la baisse du nombre de profs masculins.
DÉCROCHAGE SCOLAIRE ÉLEVÉ
«Avec le tiers des gars qui n’ont aucun diplôme à l’âge de 20 ans, c’est
sûr qu’on ne fera pas d’enseignants avec eux. À un moment donné, le
bassin rétrécit.»
UN CERCLE VICIEUX
«Les
garçons qui vont à l’école voient de moins en moins de modèles
masculins. Il faut qu’ils en voient, des enseignants masculins, pour
attraper la piqûre et avoir le goût de faire ce métier.»
SALAIRE ET CONDITIONS D’EMPLOI
«Après un baccalauréat de quatre ans [on peut s’attendre à gagner plus].
Le salaire maximum est de 70 300 $ après 15 ans d’ancienneté.» En début
de carrière, un enseignant gagne environ 37 000 $.
LES
HISTOIRES DE PÉDOPHILIE
«La
question des fausses accusations déposées contre des hommes qui
interviennent auprès des enfants ou des adolescents [dans des affaires
de pédophilie] contribue à l’inconfort masculin de travailler avec des
jeunes présentement.»
DES CLASSES DE PLUS EN PLUS DIFFICILES
«Les
classes sont plus difficiles à gérer qu’avant. Le fait d’avoir, en début
de carrière, des classes qui brassent énormément, ce n’est pas quelque
chose qui améliore l’attrait du métier en général, entre autres pour les
hommes.»
Le nombre d'enseignants masculins en chute libre.
-
2008-2009: Primaire et
secondaire.
57
794 Femmes - 17 051 Hommes
-
2009-2010: Primaire et
secondaire.
58
101 Femmes (+307) - 16 715 Hommes (-336)
-
Proportion d'hommes il y a 10 ans:
Primaire: 14,5%
Secondaire: 45,3%
total: 27%
-
Proportion d'hommes cette années:
Primaire: 12,9%
Secondaire: 37,3%
Total: 22,3%