Content d'être un gars
Glad to be a guy

Le 9 mars 2006
Yves Pageau
 

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Désormais, c'est maintenant. - From now on has started already.

Exercice de mémoire

Le plus jeunes ne s'en doutent pas encore qu'il y a de sérieux avantages à vieillir. Quand je parle de sérieux avantages, je ne fais référence ni aux tarifs réduits accordés aux aînés dans les transports en commun ni au plaisir de participer au tournoi de pétanque avec les pépés du quartier. Les avantages sérieux auxquels je fais référence sont liés à la mémoire.

Il y a maintenant plus de trois décennies que je n'avais pas visité la station de métro Henri-Bourrassa. À l'époque, j'en bavais pour une Françoise qui habitait Saint-Eustache et la station de métro en question était un lieu de passage obligé quand j’allais voir ma belle. Je n'oublierai jamais le corsage de cette Françoise là. C'est le genre de corsage dont on se souvient d'une seule main. J’évite de penser à ce qu’il est devenu depuis.

La fille a eu un tiers de douzaine de mioches. Quand elle s’est fait larguer par son salaud de mari, il y a quelques années, elle m’avait donné rendez-vous dans un restaurant grec sur la rue Prince-Arthur. Ce soir là, elle avait emprunté le logement d’une amie qui habite tout près du restaurant. J’ai fait celui qui ne comprend pas l’invitation qui m'était faite de passer la nuit sur le Plateau Mont-Royal à revisiter de vieux souvenirs. Je ne m’imaginais pas, le lendemain, en train de bafouiller des explications invraisemblables pour justifier mon absence. Une autre Françoise, celle que je fréquentais à l’époque, gardait l’œil ouvert sur mon emploi du temps. Le téléphone cellulaire est un outil de contrôle implacable. À l’époque, j’avais commis l’erreur de m’y abonner.

Avec le recul, je ne regrette pas de ne pas être entré prendre un café. Je préfère regretter ne pas l’avoir fait que de regretter l’avoir fait. Quand elle a compris que la soirée ne se terminerais pas comme elle l’avait souhaité, la Françoise en question s’est braquée. Je n’en ai jamais eu de nouvelles. Je devrais lui donner un coup de fil. Je suis curieux de savoir comment se porte son corsage cinq ans après sa rupture d’avec son salaud de mari.

Quand, récemment, je suis repassé par la station de métro Hemri-Bourassa la presque totalité des passagers qui m'entouraient étaient trop jeunes pour être nés la dernière fois où j'ai visité la station de métro trente cinq ans plus tôt. Ceux qui étaient nés à cette époque habitaient probablement dans un pays étranger pendant la crise d’octobre. L'avantage de vieillir, c'est d'avoir le pouvoir de se souvenir et celui d'oublier.

Plus le temps passe, moins il reste de gens pour se souvenir gaffes mémorables dont je préfère ne plus entendre parler. Les gens qui m'ont vu me couvrir de ridicule ont oublié, sont décédés, sont déménagés en Alberta ou ont la délicatesse d’éviter d’y faire allusion. Quand mon tour sera venu de n'être plus qu'un souvenir, je serai devenu le meilleur d'entre eux, celui qui part le premier mais qui restera toujours vivant dans leur mémoire. Je vais bien finir par devenir un saint, vous verrez bien. En attendant, je peux bien me permettre de péter au lit. Ça ne fera aucune différence quand j'aurai été canonisé. Ceux qui, aujourd'hui, écrivent que je suis la réincarnation de Marc Lépine finiront par écrire que j'ai été un précurseur. Le temps joue en ma faveur. L’important, c’est de ne pas calancher avant d’être devenu irremplaçable.

L'avantage d'augmenter le nombre de bougies sur mon gâteau d'anniversaire c'est la capacité de me souvenir. Les vieilles blagues qui ne font plus sourire personne ont maintenant un nouveau public. Je suis redevenu intéressant auprès des plus jeunes qui ne savent pas encore que je ne fais que radoter les mêmes vieilles histoires depuis toujours. Au passage, j'enrichis mon répertoire en me disant qu'il y aura toujours des jeunes pour croire en mon érudition. L'important c'est de prendre des notes en attendant de trouver quelqu'un qui s'intéresse à ce que j'ai à dire.

Quand j'avais l'âge de me faire dire de finir ma soupe, le dimanche, on allait à l'église pour se faire raconter des histoires. J'avais entendu parler de visions miraculeuses et je ne quittais pas le conteur des yeux On m’avait dit que le Sacré-Coeur apparaît aux enfants qui ont la foi. J'étais alerte comme un chasseur qui n'entend pas laisser le chevreuil lui passer sous le nez. Avoir une vision miraculeuse, c'était la canonisation assurée. J'aurais fait imprimer des images saintes à mon effigie et j'en aurais fait le commerce dans la cour de l'école. La collection complète se serait vendue en paquet de cinq images saintes à la biscuiterie Robert. Ma chambre serait devenue un musée. On serait venu jusque de Longueuil pour la visiter. J'aurais eu le pouvoir d'imposer les mains sur la poitrine des dames. J'ai raté mon coup.

Ma prochaine chance d'être canonisé ne viendra qu'après mon décès. Les membres de mon entourage devront convaincre le tribunal religieux chargé d'étudier ma candidature à la sainteté que la guérison de leur rhume en moins de sept jours est miraculeuse. En attendant je suis toujours disponible pour l'imposition des mains sur la poitrine des dames.

Les plus jeunes ne connaissent pas les histoires qu'on nous racontait à l'église. Quand je les répète, on pense que c’est moi qui les ai inventées. Il y a celle du chat, du chameau et de l'aiguille. Le chameau voulait passer au Royaume de l’essieu mais il avait peur du chat et il a l’a fait fuir en le menaçant d’une aiguille. La chat qui ne voulait pas en rester là est revenu avec une poutre avec laquelle il a crevé l’œil du chameau alors qu’une brindille lui était rentré dans l’œil. Toute l’histoire s’est terminée par une course folle au cours de laquelle le chameau a rattrapé quatorze des soixante douze vierges qui allaient rejoindre des kamikazes islamistes au ciel.

Je ne me souviens plus très bien des détails de l’histoire. Je n'étais pas trop attentif à ce qui se disait. J'étais plus occupé à surveiller l'apparition du Sacré-Coeur. La morale de la fable, si je me souviens bien, c’est que celui qui le dit, c’est lui qui l’est. L’église était un lieu merveilleux. Depuis que l’usage des drogues hallucinogènes est entré dans les mœurs on a l’impression qu’il ne s’y passe rien d’intéressant. C’est vrai que la qualité des conteurs s’est détériorée depuis que les plus doués ont délaissé le domaine du spectacle sacerdotal pour enseigner dans les CEGEP.