Exercice de mémoire
Le plus jeunes ne s'en doutent pas encore qu'il y
a de sérieux avantages à vieillir. Quand je parle de sérieux avantages, je
ne fais référence ni aux tarifs réduits accordés aux aînés dans les
transports en commun ni au plaisir de participer au tournoi de pétanque
avec les pépés du quartier. Les avantages sérieux auxquels je fais
référence sont liés à la mémoire.
Il y a maintenant plus de trois décennies que je
n'avais pas visité la station de métro Henri-Bourrassa. À l'époque, j'en
bavais pour une Françoise qui habitait Saint-Eustache et la station de
métro en question était un lieu de passage obligé quand j’allais voir ma
belle. Je n'oublierai jamais le corsage de cette Françoise là. C'est le
genre de corsage dont on se souvient d'une seule main. J’évite de penser à
ce qu’il est devenu depuis.
La fille a eu un tiers de douzaine de mioches.
Quand elle s’est fait larguer par son salaud de mari, il y a quelques
années, elle m’avait donné rendez-vous dans un restaurant grec sur la rue
Prince-Arthur. Ce soir là, elle avait emprunté le logement d’une amie qui
habite tout près du restaurant. J’ai fait celui qui ne comprend pas
l’invitation qui m'était faite de passer la nuit sur le Plateau Mont-Royal
à revisiter de vieux souvenirs. Je ne m’imaginais pas, le lendemain, en
train de bafouiller des explications invraisemblables pour justifier mon
absence. Une autre Françoise, celle que je fréquentais à l’époque, gardait
l’œil ouvert sur mon emploi du temps. Le téléphone cellulaire est un outil
de contrôle implacable. À l’époque, j’avais commis l’erreur de m’y
abonner.
Avec le recul, je ne regrette pas de ne pas être
entré prendre un café. Je préfère regretter ne pas l’avoir fait que de
regretter l’avoir fait. Quand elle a compris que la soirée ne se
terminerais pas comme elle l’avait souhaité, la Françoise en question
s’est braquée. Je n’en ai jamais eu de nouvelles. Je devrais lui donner un
coup de fil. Je suis curieux de savoir comment se porte son corsage cinq
ans après sa rupture d’avec son salaud de mari.
Quand, récemment, je suis repassé par la station
de métro Hemri-Bourassa la presque totalité des passagers qui
m'entouraient étaient trop jeunes pour être nés la dernière fois où j'ai
visité la station de métro trente cinq ans plus tôt. Ceux qui étaient nés
à cette époque habitaient probablement dans un pays étranger pendant la
crise d’octobre. L'avantage de vieillir, c'est d'avoir le pouvoir de se
souvenir et celui d'oublier.
Plus le temps passe, moins il reste de gens pour
se souvenir gaffes mémorables dont je préfère ne plus entendre parler. Les
gens qui m'ont vu me couvrir de ridicule ont oublié, sont décédés, sont
déménagés en Alberta ou ont la délicatesse d’éviter d’y faire allusion.
Quand mon tour sera venu de n'être plus qu'un souvenir, je serai devenu
le meilleur d'entre eux, celui qui part le premier mais qui restera
toujours vivant dans leur mémoire. Je vais bien finir par devenir un
saint, vous verrez bien. En attendant, je peux bien me permettre de péter
au lit. Ça ne fera aucune différence quand j'aurai été canonisé. Ceux qui,
aujourd'hui, écrivent que je suis la réincarnation de Marc Lépine finiront
par écrire que j'ai été un précurseur. Le temps joue en ma faveur.
L’important, c’est de ne pas calancher avant d’être devenu irremplaçable.
L'avantage d'augmenter le nombre de bougies sur
mon gâteau d'anniversaire c'est la capacité de me souvenir. Les vieilles
blagues qui ne font plus sourire personne ont maintenant un nouveau
public. Je suis redevenu intéressant auprès des plus jeunes qui ne savent
pas encore que je ne fais que radoter les mêmes vieilles histoires depuis
toujours. Au passage, j'enrichis mon répertoire en me disant qu'il y aura
toujours des jeunes pour croire en mon érudition. L'important c'est de
prendre des notes en attendant de trouver quelqu'un qui s'intéresse à ce
que j'ai à dire.
Quand j'avais l'âge de me faire dire de finir ma
soupe, le dimanche, on allait à l'église pour se faire raconter des
histoires. J'avais entendu parler de visions miraculeuses et je ne
quittais pas le conteur des yeux On m’avait dit que le Sacré-Coeur
apparaît aux enfants qui ont la foi. J'étais alerte comme un chasseur qui
n'entend pas laisser le chevreuil lui passer sous le nez. Avoir une vision
miraculeuse, c'était la canonisation assurée. J'aurais fait imprimer des
images saintes à mon effigie et j'en aurais fait le commerce dans la cour
de l'école. La collection complète se serait vendue en paquet de cinq
images saintes à la biscuiterie Robert. Ma chambre serait devenue un
musée. On serait venu jusque de Longueuil pour la visiter. J'aurais eu le
pouvoir d'imposer les mains sur la poitrine des dames. J'ai raté mon coup.
Ma prochaine chance d'être canonisé ne viendra
qu'après mon décès. Les membres de mon entourage devront convaincre le
tribunal religieux chargé d'étudier ma candidature à la sainteté que la
guérison de leur rhume en moins de sept jours est miraculeuse. En
attendant je suis toujours disponible pour l'imposition des mains sur la
poitrine des dames.
Les plus jeunes ne connaissent pas les histoires
qu'on nous racontait à l'église. Quand je les répète, on pense que c’est
moi qui les ai inventées. Il y a celle du chat, du chameau et de
l'aiguille. Le chameau voulait passer au Royaume de l’essieu mais il avait
peur du chat et il a l’a fait fuir en le menaçant d’une aiguille. La chat
qui ne voulait pas en rester là est revenu avec une poutre avec laquelle
il a crevé l’œil du chameau alors qu’une brindille lui était rentré dans
l’œil. Toute l’histoire s’est terminée par une course folle au cours de
laquelle le chameau a rattrapé quatorze des soixante douze vierges qui
allaient rejoindre des kamikazes islamistes au ciel.
Je ne me
souviens plus très bien des détails de l’histoire. Je n'étais pas trop
attentif à ce qui se disait. J'étais plus occupé à surveiller l'apparition
du Sacré-Coeur. La morale de la fable, si je me souviens bien, c’est que
celui qui le dit, c’est lui qui l’est. L’église était un lieu merveilleux.
Depuis que l’usage des drogues hallucinogènes est entré dans les mœurs on
a l’impression qu’il ne s’y passe rien d’intéressant. C’est vrai que la
qualité des conteurs s’est détériorée depuis que les plus doués ont
délaissé le domaine du spectacle sacerdotal pour enseigner dans les CEGEP.