Il fallait entendre mon père parler de
l'oncle Adélard. Je pourrais monter un programme
touristique complet avec le personnage; tous les soirs après
l'ouverture des boutiques de la rue Principale et juste avant
l'Angélus je raconterais l'une des aventures de l'oncle
Adélard à une foule enthousiaste et prospère. Toujours
est-il que l'oncle en question devait être l'oncle de ma
grand-mère. Un jour le nom du personnage s'est transformé en
titre. Adélard Brodeur est devenu l'oncle Adélard le
premier du nom. Il l'est resté depuis.
On ne se souvient du personnage que le fait
qu'il était un inventeur. Chacune de ses inventions est le fait
d'un récit mémorable dont la chute est toujours anticipée avec
le sourire. C'est pour ne pas gâcher mes effets que je ne
parlerai ni de la légendaire machine à marcher sur l'eau
MD ni de l'extraordinaire machine distributrice
de bouteilles. Les modernes, ceux qui se disent modernes
même s'ils sont incapables de nommer les valeurs de la
modernité, ces gens là disent que je jacte le Cantonais quand
j'évoque ce qui a précédé leur naissance. Pensez-donc. Il y
avait des Pageau bien avant que les femmes sachent se servir
d'un bouton à quatre trous.
Je dois bien avoir quelque chose de l'oncle
A. qui coule en moi. C'est pas pour me vanter mais je
cherche toujours la solution la plus simple aux problèmes; des
fois quand je réfléchis bien je me rend compte qu'il ne se pose
aucun problème. Pas de problème, pas de solution comme
disait Emmanuel Kant. Ça fait longtemps que je me pose la
question: comment tout ça va-t-il finir? Les hypothèses m'ont
toujours laissé perplexe. On imagine toujours un camp triomphant
et l'autre dévasté. C'est une hypothèse qui me déplait. Je ne
parviens pas à m'imaginer en seigneur triomphant chargé de tenir
la bride serrée à une centaine de féministes repenties. Ça
m'ennuierait au début.
Cette fois-ci j'ai trouvé le scénario qui
n'oublie personne. Tout le monde y gagne. Il n'a qu'un défaut:
c'est un scénario dans lequel je n'ai aucun rôle. Qu'importe.
Partons du principe que le féminisme est dans
une impasse. Elles ont obtenu tout ce qu'elles souhaitent
incluant le contrôle sur l'appareil gouvernemental. Le déclin
est amorcé, le discours de ses porte-parole est devenu
antinomique*. Il faut que le féminisme ouvre une nouvelle voie.
Imaginez une grosse poche du féminisme d'État.
Je ne nomme personne mais les télépathes savent à qui je pense.
Imaginez que la grosse poche en question, appelons la ici madame
Chapelle, déclare la fin du féminisme d'État, que l'égalité est
réciproque ou ce que vous voudrez du moment que la guerre des
sexes prend fin. On ne parle plus de Marc Lépine ni pour en dire
du mal ni pour en dire du mal.
Après? Après plus rien. Le portrait de la
madame féministe remplace celui de Françoise David dans les
manuels scolaires. On parlera encore d'elle dans cent ans devant
sa statue placée à un endroit fréquenté. C'est ce que j'appelle
une sortie qui a du panache. Un panache qui contribue à
l'exercice budgétaire. On s'en souviendra.
*antinomie n. f.